Métro, boulot, dodo
notation: +5+x

Enfin du repos bien mérité pour Jean Meier. Il avait passé les deux dernières semaines à trier les bruits de couloirs, les pistes ne menant nulle part, les rapports d'explorations de la part du MEG ainsi que de l'Équipe Hermès, mais aussi les avis de disparition et de décès de quelques malheureux se trouvant au mauvais moment au mauvais endroit. Lorsqu'il ferma le dernier tiroir de son armoire remplie à ras bord de dossiers, il eut une dernière pensée pour ce type qui a été retrouvé tétanisé devant la télévision de l'infirmerie après avoir visionné une cassette. Les infirmiers avaient dû l'enlever de force après qu'il soit resté plusieurs heures sur place. À vrai dire, son cas avait attiré l'attention de Jean, mais ce n'était qu'un cas isolé, pas vrai ? Certains faisaient le lien avec la cassette retrouvée chez la vieille sorcière, mais ce ne sont que des rumeurs, et les rumeurs seront pour après la sieste dans son bureau.



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Tape. Tape. Tape.

Jean ressent quelques coups sur son épaule, mais personne autour de lui. Sans doute un rêve un peu étrange.

BAM !

Le bruit d'un objet tombant violemment par terre le fait sursauter, une caméra qui est tombée d'on ne sait où devant lui. L'esprit curieux, il l'allume pour voir si elle fonctionne toujours eeeeet… Parfait ! Elle pourrait s- "OH PUTAIN LA SILHOUETTE À L'ÉCRAN"

Meier ferme immédiatement ses yeux en même temps qu'il ferme et jette la caméra au loin. Son cœur bat rapidement, il inspire et expire pour tenter de revenir à la normale et de ne plus ressentir ce qu'il hésite à appeler de la peur ou de la haine.

Tout va bien. Il va lui falloir un peu plus de repos pour se remettre de ses émot- Il y a une cassette devant lui et la caméra est foutue, double mauvaise nouvelle. "C'est à mon tour d'être visé par les documentaristes de l'ombre ?" se dit-il, avec une pointe d'anxiété. Il regarde à travers la fenêtre de son bureau, et quelques personnes semblent fixer la scène qui vient de se produire. Jean tente de former une expression faciale ainsi qu'un pouce en l'air pour signifier que "tout est cool !", mais il n'a pas la force d'aller parler aux gens.

Il se tourne vers la cassette à terre. Sur l'étiquette de l'objet, il est écrit "Cadeau d'anamnêsis". Oh bon sang, encore eux ? Que veulent-ils de lui, qu'est-ce que cette VHS peut bien renfermer ? Il n'y a qu'un moyen de le savoir, en la visionnant. Il ferme les stores de sa fenêtre, allume sa télévision et insère la cassette dans le lecteur. Heureusement pour anamnêsis, l'électroménager retrouvé dans ces mondes a une fâcheuse tendance à l'ancienneté.

[DÉBUT DE L'ENREGISTREMENT]

(La cassette se lance.)

(Après 5 secondes d'écran noir, le premier plan montre un bureau d'entreprise. Les murs du bureau sont en plaques de plâtre au ton grisâtre et beige, le bureau est fait d'un bois de piètre qualité et le siège est en plastique et en mousse. Quelques armoires en métal remplies de documents en tous genres se trouvent à l'arrière et sur les côtés de la pièce. Au centre de ce bureau se trouve un trou si profond qu'on ne peut voir si ou quand il s'arrête. Un homme d'une trentaine d'années, habillé en costard-cravate, se trouve à la gauche du trou. Son costume est poussiéreux et troué à de multiples endroits, et une grande fatigue se lit sur son visage tandis que ses yeux sont injectés de sang. Il montre le trou.)

Homme Inconnu : Je ne sais pas trop quand ce trou a commencé à se creuser, à vrai dire. Un jour je suis venu au travail un peu plus tôt que d'habitude et je me suis rendu compte de l'irrégularité du sol. Là, ça doit bien faire 5 ans qu'il n'a pas cessé de s'approfondir.

C'est assez étrange, j'avais vraiment l'impression que j'étais le seul à m'en rendre compte. Pourtant j'ai essayé d'en parler à tout le monde, hein ! Les collègues, la DRH, la maintenance, le patron, mes amis… Pas un seul ne m'entendait. Pourtant, je les voyais bien éviter le trou, mais quand je leur en parlais, rien. Mais quel trou ? T'es sûr que ça va, mec ? Si j'entends ça encore une fois…

(L'homme serre son poing et ferme ses yeux un court instant. Il inspire lentement, puis relâche sa respiration tremblante.)

Maintenant, il est assez profond que pour ne plus être mesure de voir tout en bas. J'ai jeté des trucs pour voir si j'allais entendre le bruit d'un choc, mais rien du tout. J'ai essayé de combler le trou à ses débuts par mes propres moyens, mais rien n'y fait : le trou a continué à s'agrandir. Vous savez ce qui est bizarre ? À un moment, j'ai perdu mes moyens et j'ai absolument jeté tout le mobilier de mon bureau, tout y est passé. J'ai laissé un sacré bordel derrière moi en plus, personne ne pouvait le rater, et vous savez quoi ? Non seulement le patron est passé et n'avait pas l'air d'être plus perturbé que ça par la gueule que je faisais et par l'allure de mon bureau, mais en plus, quand je suis revenu le lendemain, tout était nickel. Ah alors là ! J'ai complètement perdu la boule. Tous les jours je foutais tout en l'air, pas de réaction. Bon… Dans ce cas, si je hurle les paroles d'une chanson paillarde, sans doute que quelqu'un viendra me demander si tout va bien ? Toujours rien. Très rapidement, les paroles sont devenues un cri primitif, strident, mais pas plus de réaction de qui que ce soit. Je suis alors passé à l'étape suivante : une claque. Évidemment, le mec que j'ai giflé était outré et me demandait pourquoi j'ai fait ça, mais une fois sorti de mon bureau, il était devant la machine à café et m'a adressé un sourire hypocrite. Les gifles sont devenues des coups de poing, pour ensuite passer à un véritable passage à tabac et, pourtant, c'est comme si tout ce qui se passait dans mon bureau n'avait aucune incidence sur l'extérieur. Pourtant une fois, j'avais crevé l’œil de mon patron avec le débris de verre de ma fenêtre. La première fois que tu fais un truc pareil, tu ressens la peur d'avoir fait quelque chose d'irréparable, l'horreur d'avoir potentiellement brisé la vie de quelqu'un. Et pourtant, quand je l'ai revu, il avait toujours ses deux yeux et ce même regard méprisant envers moi.

(Les néons blancs du bureau clignotent, pour ensuite passer au jaune.)

Je ne savais pas quoi faire. Toutes mes tentatives d'attirer l'attention de qui que ce soit se sont achevées en échec. Au mieux, des regards inquiets… "T'es sûr que tout va bien, mec ? Fais une pause, prends tes congés maladies ! Tu sais, le burn-out est un phénomène en explosion dans le monde de l'entreprise…". Mais c'était pas ça mon problème ! C'était pas ça ! Et il se creusait et il se creusait ce PUTAIN DE TROU. Je criais et je hurlais et personne ne faisait quoi que ce soit, ils s'en foutaient tous, personne n'avait l'air de s'en inquiéter. C'est comme si tout ce que je faisais n'avait aucune importance pour eux, tant que je faisais mon putain de travail. C'est comme si mon existence n'avait aucune incidence sur celle des autres.

Je me suis dit que si ce trou était aussi profond, ça devait forcément causer des soucis sous l'étage du dessous, le plafond avait dû s'affaisser, tu vois ? Mais non ! Non, putain, bien sûr ! Il était parfait son plafond à lui, et il avait un grand sourire ce connard autosuffisant, du moins jusqu'à ce que je lui ai claqué la gueule sur son bureau ! Évidemment, là d'un coup les gens m'ont demandé c'était quoi mon problème, là quand c'est quelqu'un d'autre on s'inquiète vraiment ! Je suis parti m'enfermer dans mon bureau après ça, histoire de m'y faire petit.

(Les néons désormais jaunes se mettent à clignoter de plus en plus fréquemment, bien qu'irrégulièrement.)

La réalité autour de moi a commencé très rapidement à se détériorer. Ça a commencé par les néons, comme vous pouvez le voir là. Puis, la notion de temps s'est de plus en plus déformée. Dites-vous que je suis entré dans cette boîte il y a quelques années le jour de mes 24 ans. J'en ai maintenant 37. Parfois une heure semblait être 5 ans, parfois 8 mois pour dix minutes. Ça ne fait aucun sens, hein ? Je sais. Qu'est-ce que je faisais tout ce temps ? Aucune idée. Contempler le trou, peut-être. Maintenir mon regard abruti sur l'écran de mon ordinateur jusqu'à la fin de ma vie, pour peu que la mort soit clémente avec moi et ne fasse pas partie de cette tourmente.

En même temps que la notion du temps, c'était ma perception des choses qui s'anéantissait. Je ressentais parfois toutes les choses, parfois je ne ressentais plus rien. Parfois ma vision se décentrait de ma propre personne, je me voyais comme une autre personne. Un corps sans âme, le regard vitreux. Quelqu'un entrait, tentait de me parler. Je leur parlais, leur répétait la même phrase avant de finir par leur crier dessus, et il ne m'entendait toujours pas. Ils finissaient toujours par abandonner et me laisser à mon sort. Ça pouvait durer des mois là aussi.

(L'homme contemple le trou.)

Tout ça, c'était une boucle qui me semblait interminable. Mais bon, vous le comprenez ça s'est arrêté un jour, sinon vous ne seriez pas là pour m'écouter parler. C'était la 117ème fois que je tuais mon patron, l'ennui commençait à m'envahir. Je suis sorti en pensant le revoir vivant et toujours aussi infâme et… Il n'y avait plus rien. Une salle infiniment grande, comme si mon étage avait été subitement vidé d'absolument tout son mobilier, de ses murs, des gens qui y vivaient… Mon patron gisait toujours dans mon bureau, démembré. C'est là que je réalisais l'horreur que j'avais fait subir en boucle à tous ceux qui sont passés dans mon bureau, quand bien même ils ne s'en rendaient pas compte.

Ça fait cinq ans que je suis ici. La faim et la soif et la fatigue me creusent, mais jamais jusqu'à me tuer. Le trou est toujours plus profond, je le ressens.

Peut-être que c'est à moi de le combler. Peut-être que je devrais sauter dedans. Ça ne changera pas grand-chose pour vous, non ? Profitez du spectacle.

(La fréquence des clignotements des néons est devenue frénétique. L'homme arbore un sourire et fait un pas vers le trou. La vidéo se coupe abruptement.)

[FIN DE L'ENREGISTREMENT]


Tic, toc. Tic, toc. Tic, toc. 5 minutes s'écoulèrent avant que Jean ne sorte de cette torpeur qu'il ne pouvait expliquer. Ses sens étaient soudainement accablés par le bruit émanant des néons, de l'horloge et du brouillard de la télévision cathodique se trouvant dans son bureau. Ses yeux ne supportaient pas l'intensité de la lumière artificielle. Son odorat était submergé par l'odeur d'humidité envahissant l'entièreté de ce monde étrange, odeur à laquelle il pensait s'être habitué. Sa bouche pâteuse avait ce goût étrange d'une salive s'accumulant un peu trop. Il sentait de la sueur couler le long de ses côtes, tandis que la sensation de sa chemise trempée au niveau des aisselles lui provoquait une gêne tout à fait familière. C'est lorsqu'il eut une impression que le sol s'affaissait sous lui qu'il se rendit qu'il était assis à terre et qu'il se leva soudainement. "Non, tout va bien, le sol va bien, je vais bien." C'est en tout cas ce qu'il se répétait pour se rassurer. Il ne s'en rendait pas compte mais ses yeux étaient grands ouverts, les veines explosées, cela faisait combien de temps qu'il n'avait pas dormi ? Lui-même ne le savait pas.

Le travail ne s'arrête jamais, se dit-il. Sorti de son bureau, il évita le regard momentanément inquiet des autres, prit un café — d'habitude, il ne boit jamais ce café teinté du goût de l'eau d'amande qu'il déteste — et but la boisson tiède d'une traite. Il retourna immédiatement dans son bureau tout en fermant violemment la porte et s'assit sur sa chaise du bureau devant son vieil ordinateur. Après avoir dégagé la frange de ses cheveux gris mi-longs qui dérangeait sa vue, il tapa sans regarder son clavier les premiers mots d'un énième document à transmettre, en même temps qu'il fixe un paquet de cigarette l'attendant sur son bureau :



NOUVELLE ACTIVITÉ À SURVEILLER

ANAMNÊSIS.




Sans s'en rendre compte, il avait machinalement allumé une cigarette. Il tira un coup dessus, et puis laissa la fumée sortir de sa bouche, embaumant d'une odeur de goudron la pièce aux murs jaunis par des années de tabagisme. Personne n'aimait vraiment rentrer dans le bureau de Jean Meier et, à vrai dire, il n'aimait pas particulièrement la compagnie des autres. Un savant contrat signé dans l'implicite, qui permettait à Jean de mener à bien son travail laborieux de documentaliste.

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