Deux vagabonds sous un lampadaire à la fin des temps

Dans un niveau que nul ne saurait désormais reconnaître est assis un vagabond. Il se repose sur un banc, situé sous un lampadaire, entouré par le vide qui, lentement mais sûrement, se rapproche. Le vagabond sait qu'il n'en a plus pour longtemps. Il a essayé maintes et maintes fois de noclipper à travers tous les recoins du peu d'espace restant et de toutes les manières possibles, sans succès.
Quand il regarde à l'horizon, il ne voit que le vide infini qui recouvre tout, et qui s'étend sans cesse. Il n'a pas pu s'empêcher au long de cette longue agonie de lorgner une quelconque once de lumière salvatrice, en vain. Dans son désespoir, il a jeté toutes sortes d'objets qu'il avait sur lui sur la masse noire dans l'espoir de la repousser, mais en vain. Alors il attend, sur ce banc, sous ce lampadaire, que le vide qui a absorbé les dernières gouttes d'espoir qui restaient en lui vienne le prendre, comme tant d'autres auparavant.

Mais, tandis qu'il attendait sur ce banc, un autre vagabond apparu de nulle part, par noclip. Il était masqué et portait une longue cape sombre. Il semble ne pas remarquer le vagabond assis, étant dans un état de panique face à l'omniprésence du vide alors qu'il est coincé dans une minuscule zone de lumière. Il tente de noclipper dans tous les recoins de celle-ci, sans succès. Lorsqu'il se rend compte qu'il n'y a aucune issue, il porte le regard sur le banc au centre de la zone, remarquant enfin l'autre humain qui se trouve dessus. Il se résout à s'asseoir sur le banc, puis enlève son masque. Après plusieurs minutes de silence, l'homme à la cape tenta d'ouvrir la conversation :

Salut…

Salut… ça va ?

Je… suppose. Et toi ?

Pareil.

Tu t'appelles comment ?

Fabien. Et toi ?

Avec le temps, j'ai fini par oublier, mais tu peux m’appeler "Hibou".

Eh bien "Hibou", je suppose que la fin nous attend.

Et sinon qu'est-ce que tu faisais avant d'arriver dans les Backrooms ?

À vrai dire, je ne sais plus trop. Mais je me rappelle que je faisais des masques sur mon temps libre.

Ah. Est-ce que tu étais un artisan du voile au Dépôt Éternel par hasard ?

Oui. Attends… tu connais les Artisans du Voile ?

Bah quoi ? Tu pensais qu'on avait pas d'espions aussi ?

Non.

Alors pourquoi ça t'étonnes ? D'ailleurs on avait une équipe entièrement dédiée à ça au Cercle Ariane.

Ah. Donc tu fais partie du Cercle Ariane ?

Ouais, enfin, faisais plutôt, vu qu'il a éclaté peu après le début de… 'fin… ce truc-.

Oui je vois. Il s'est à peu près passé la même chose avec le Dépôt. Et toi ? Qu'est-ce que tu faisais dans les Frontrooms ?

J'étais docteur. Dans un hôpital disons… passable.

Dans quel sens ?

Pour faire simple, c'était moche, et la "qualité" était pas au rendez-vous. D'ailleurs c'est la bas que j'ai noclippé.

Comment ça c'est passé ?

De quoi, le noclip ?

Oui.

J'allais dans je sais plus quelle section de l'hôpital, je me souviens que j'étais pressé aussi, puis en voulant ouvrir une porte, j'ai tourné la poignée, puis quand je l'ai poussé ma main puis mon bras sont passés au travers, avant de tomber dans le Niveau 0. Et toi sinon ?

Classique. Je marchais dans la rue.

En effet, plutôt classique.

Et après ? Qu'est-ce tu as fais ?

Disons que j'ai failli crever comme un con. C'est un vulgaire papier posé près de la cabine solitaire qui m'a plus ou moins sauvé la vie. Peu après être arrivé dans le Niveau 1, je me suis écroulé de fatigue, j'ai eu de la chance qu'une patrouille du M.E.G. passe dans le coin, sinon j'étais foutu.

Donc tu n'es pas passé loin de la mort. Pour moi c'était plus étrange.

C'est-à-dire ?

Je suis pas atterri dans le Niveau 0, ni le 1.

Mais t'as atterri où alors ?!

Dans le Niveau 6.

Ah… c'est… ouais c'est pas terrible.

Je ne sais pas par quelle sorcellerie j'ai pu réussir à rejoindre le Niveau 5. Quelques temps après j'ai croisé le Dépôt. J'étais persuadé d'être seul dans ce labyrinthe, donc tu te doutes bien de ma réaction après avoir vu des humains. Honnêtement, j'aurais pu croiser une figure humanoïde, j'aurais eu la même réaction. J'ose pas imaginer ce qui se serait passé si j'étais tombé sur la Bête.

Ouais, c'est sûr que t'as eu de la chance. En fait, ça a été quoi ta réaction quand t'as appris que t'étais dans les Backrooms ?

Vu ce que j'ai vécu avant, ça ne m'a pas tant perturbé que ça. On est passé dans quelques niveaux avec les types du Dépôt, donc on va dire que c'était plus facile à gober.

Moi… Je voulais pas y croire, je voulais pas croire que je reverrais jamais mes frères, mes amis, ma famille… Je voulais pas accepter que tout ce que j'avais connu était maintenant de l'autre côté d'un mur que je pourrais jamais franchir, que je pouvais pas péter, que je pouvais ne serais-ce que voir au travers… Mes petites routines aussi. C'était pas grand chose, juste des trucs comme saluer la mamie du coin quand elle promenait son chien, ou prendre un kebab tout les deuxièmes dimanches du mois. Ou juste aller dans cet hôpital de merde, j'arrivais pas à me faire à l'idée que j'allais devoir passer à autre chose.


Les deux hommes s'arrêtent de parler, ces souvenirs des Frontrooms étant encore douloureux. Ils décident d'admirer le vide, pour finalement se rendre compte que la masse noire s'est considérablement rapprochée. Alors en attente de leur fin certaine, ils décident de poursuivre leur funeste discussion.

Et sinon, Qu'as-tu fais après avoir atterri ici, dans les backrooms ?

L'équipe du Dépôt Éternel m'a ramené à l'une de leur base, et peu après, je faisais partie des leurs. J'ai effectué quelques missions pour eux, avant que mes talents d'artisans ne me propulsent au rang d'Artisan du Voile.

Tu saurais me raconter une mission ?

Honnêtement, je sais pas trop. Ah si, il y a bien celle où on a récupéré les données du M.E.G. sur le Dispositif d'Hermès.

Le… truc avec le cerveau ? J'ai déjà vu un type de l'U.E.C. s'enfuir avec un de ces machins.

Ouais. Bon après je me souviens plus trop de la mission. Je sais qu'à la base, on n'était pas venu chercher ça. Quand on a trouvé cet objet dans la base de données, on s'est dit que ça pouvait rapporter beaucoup. On a failli se faire attraper bien trop de fois, ça ne m'étonnerait même que cette mission ait réduit mon espérance de vie vu le stress. Sinon tu faisais quoi dans le Cercle Ariane ?

Avant qu'il pète à cause de cette espèce de truc noir ? J'étais dans l'Équipe Hippocrate. C'est grossièrement des médecins.

Je sais, mais je croyais que le CA ne récupérait que les plus talentueux des personnes, des piliers dans leur métier. Pourtant tu m'as dit que tu travaillais dans un hôpital miteux.

Mes "talents" se sont énormément développés dans les Backrooms, comme si j'avais eu une épiphanie. Je bossais au M.E.G. quand un type du Cercle est venu pour me recruter. Au début, disons que j'avais pas envie, mais j'ai finalement accepté.

Et pourquoi tu avais refusé d'abord ? Il y a une raison particulière ?

À part que j'aimais bien être dans le campement du M.E.G., pas vraiment. Je me suis qu'un peu d'air frais me ferait pas de mal.

Ah d'accord. Sinon je vois qu'on n'a plus beaucoup de temps pour parler.


Intrigué par cette réplique d'Hibou, Fabien regarde autour de lui, juste pour se rendre compte que le vide a encore gagné du terrain, encadrant désormais le banc en lui-même, alors même que la lumière du lampadaire semble disparaître.

Ouais en effet, c'était un plaisir de te connaître Hibou.

Pas la peine de m'appeler comme ça. Pour toi, je serais "un ami".


Et juste après cette réponse d'Hibou, le vide consume la lampe du lampadaire, plongeant les deux amis dans le noir.

Fin

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