4 cafés et un 9mm...
notation: +6+x

— Serveur ! 2 cafés s'il vous plaît !

La voix gutturale fit bondir le pauvre serveur, encore inhabitué à avoir des clients. Il prit avec plaisir les commandes des deux femmes, un Marrakchi et un café espresso à la russe. Par curiosité, semblant reconnaître la voix de l'une d'elles un peu plus discrète, il vint demander avec politesse l'identité de ses clientes. La femme aux cheveux châtains lui répondit avec une bienveillance qui contrastait avec son allure de policière tyrannique.

— Iris Tziak, opératrice pour l'équipe Thanatos du Cercle Ariane et la femme à ma droite. Continua-elle en déposant sa main sur le dos d’Arianne. C'est la Grande et Incroyable Diplomate.

— Iris… La jeune femme pesta en subissant la gêne de cette présentation. Laisse-moi me présenter toute seule… hum… Mon vrai nom est Arianne, mais on me surnomme la Diplomate en raison de mon travail.

La bouche du serveur s'élargit, alors qu’il prenait la main d'Arianne toute paniquée avant de la remercier avec une sincérité unique. Sa voix était tremblante et ses yeux au bord des larmes, mais ses mots étaient fermes.

— Je suis tellement ravi de vous rencontrer, Madame Arianne ! Vous avez sauvé la vie d'une amie très cher à mes yeux, Lisa. Elle avait décidé de partir stupidement en expédition, je lui ai offert votre célèbre fréquence au cas où. L'une des meilleures décisions de ma vie… Excusez-moi ! Je me suis emporté, je vais aller vous préparer votre café !

Le serveur se releva, rejoignant son échoppe d'une marche assurée et satisfaite. Arianne, quant à elle, resta figée quelques instants avant d'être réveillée par une tape dans le dos de sa collègue.

— Tu vois… Je t'avais dit que tu étais célèbre. Les gens deviennent vite redevables ici, Backrooms obligent. Tu n'as aucune raison d'avoir peur d'eux.

— Je sais, je sais… Mais c'est plus compliqué que ça, laisse-moi du temps, d'accord ? Je ne peux pas devenir une autre personne d'un seul coup.

— Tu dis ça mais… Les Backrooms changent les gens, en mal et en bien, mais à jamais pour sûr. Sa phrase se finit par un soupir, certes faible mais rempli de sens. Oh ! Mais nos invités semblent être en avance…

Les deux femmes furent interrompues par l’arrivée de deux hommes en costume, qui se dirigeaient vers elles d’un pas perdu. Ils serrèrent la main des deux femmes, puis s’assirent à leur table. La discussion commença par des salutations, des "comment ça va ?" enchaînée par quelques petites anecdotes avant de repasser sur les présentations. L'homme au costume beige présenta celui au costume violet sombre dont l'expression du visage était cachée par des lunettes noires et carrées.

— Donc comme je le disais, j'ai travaillé récemment avec Monsieur Mirano ! Il ajouta un petit ton soutenu et cordial au "Monsieur" avec une once de sarcasme. Moi en tant que Chef de la section diplomatie du C.A. et lui en tant que Chef d'opérations collaboratives pour le M.E.G. L'homme au costume beige, de son nom Aurore Adelot, sortit de sa poche un badge de l'U.E.C reconnaissable par ses couleurs agressives et son animal totem empli de colère. Avec nos camarades et notre organisation, on a pu se débarrasser d'eux, nous donnant accès à la base abandonnée de l'insurrection dans le Niveau 64 ! Incroyable, non ? Hein, Mirano ?

— Hmm… Oui oui… C'était la première fois que ma personne a dû se rendre sur place dans un niveau si funeste, j'aurais préféré passer mon tour pour être honnête. L'homme au costume noir nommé Mirano, répondit avec difficulté tout en finissant de passer commande. Cependant, cette histoire est réglée, le C.A. ne manque point de professionnalisme et Monsieur Adelot en est la preuve. Je me demande si il en va de même de votre côté, Madame Tziak.

Alors que la conversation divaguait sur les péripéties de l'Opération Thanatos et du récent recrutement de la discrète Arianne, le serveur intimidé par cette réunion, dans sa petite échoppe perdue au milieu du dédale d'immeubles, essayait de servir convenablement ses clients. Chacun prit sa tasse et et ils buvèrent ensemble une première gorgée pour marquer ce moment.

— Un toast à notre futur ! Cria avec frénésie Aurore Adelot, les sentiments anciens d'une vie sociale humaine resurgissaient au plus profond de son être.

Les verres décorés à la marocaine se heurtèrent d'un son sourd. Un son d'une coalition, de la consolidation d'une société humaine et de l'accueil d'une nouvelle.

— Alors, Madame Arianne, votre collaboration avec le C.A. et le M.E.G. est officielle ? Les bras accoudés sur la table, Mirano posa sèchement la question de l'officiel et non de l'officieux.

— C’est-à-dire… que je garde ma position actuelle de Diplomate ! Mais… je suis dorénavant membre de vos deux organisations, Je pense que vous n'y voyez aucun inconvénient ? Je souhaite vous aider activement, mais ma condition m'empêche d'être totalement des vôtres. Sa tonalité manquait d'assurance, offrant une chance à Mirano de prendre le dessus de la discussion de manière injuste au vu de leur expérience respective, mais il prit à la place la judicieuse de ne rien ajouter et de simplement hocher de la tête.

— Et qu'en est-il de votre machine ? Toujours secret-défense ? Ajouta Aurore à la discussion d'un ton humoristique, connaissant déjà la réponse à sa question transitoire.

— Oui. Attesta automatiquement et instantanément Arianne avec fermeté, comme une parade à cette question intrusive. Je suis votre alliée, mais je garde mes secrets pour moi. Comme vous avec les Screamers…

— Outch, tu touches une corde sensible Arianne. Rétorqua Aurore avec un petit rire.

— Laisse Aurore. Oui, il est vrai que nous avons nos secrets, mais vous devinez bien qu'il en est du bien commun. Un raclement de gorge prépara Mirano à la suite de sa phrase. Il lui était étrange de parler de ce sujet en dehors d'un bureau fermé à double tour, même en chuchotant. On ne peut pas laisser les petits gens découvrir qu'ils servent de vache à lait, je n'ose imaginer même les conséquences sur l'humanité.

— Fufufu, je comprends totalement Monsieur Mirano, je m'amuse simplement. Arianne fit une pause avant de tendre sa main en face de l'homme au ton solennel, dont elle ne put s'empêcher de l'imaginer sortant d'un roman d'un de ces multiples auteurs parisiens des années 1900 tel Maupassant ou Rimbaud. J'accepte avec plaisir de collaborer avec vous à la dissimulation de cette entité.

— Ravi de l'entendre, je reste tout de même sceptique sur vos ambitions… Il serra pompeusement la main d'Arianne, une main avec une peau douce qui découvrait à peine le monde avec pureté. Puis surtout sur cette histoire de rencontre ? Soit, j'ai déjà moi-même dû dialoguer avec certaines entités ou groupes d'intérêts. Continua-t-il après avoir lâché la main de sa nouvelle collègue. L'Homme essaye souvent de vulgariser l'inconnu afin de le rendre moins imposant, moins effrayant, ce qui peut amener à l'incompréhension des véritables enjeux et perspectives d'une situation comme la votre. Je partage votre prudence. Lâcha froidement Mirano avec un regard perdu vers les gratte-ciels du Niveau 11, se repassant sûrement ses expériences passées ici, tandis que l'odeur du café envahit ses narines.

Iris percevait de loin la conversation nébuleuse, dont elle ne comprit pas grand chose, à base de vaches humaines et de rencontre amoureuse avec une entité. Le C.A. avait laissé libre champ au M.E.G. et à Arianne sur cette question depuis l'élimination confirmée d'un de ces "Screamers", ce n'était plus ses oignons. Aurore partagea un regard sarcastique avec Iris, voyant à quel point elle n'attendait que la question des ressources.

— … Donc ça a un rapport avec votre Machine je présume ? Supposa Mirano.

— Comment - ? Oui, en effet. Mais je ne dirais rien de plus Monsieur ! La panique prit de court la jeune femme, mais l'homme âgé lui sourit pour calmer le jeu. Il n'était pas là question de tromperies et de machinations mais de négociations d'égal à égal.

— Excusez ma réponse sèche, je vous promets de garder cela pour moi. Passons à autre chose le voulez-vous ?

— Bien sûr… Il reste la question de Thanatos, non ? Le regard interrogatif d'Arianne retrouvât l'allure vigoureuse d'Iris.

Iris tapa du poing avec hargne, échappant de justesse à la classique tache de café corsé. Un soupir révélateur de la longueur de la discussion s'échappa de sa bouche esquissant une moue, fixant précisément Mirano d'un œil sérieux.

— Enfin ! J'ai cru qu'on allait jamais y venir ! Bon, j'espère que la proposition tient toujours avec le M.E.G.

— À ce sujet… Aurore perdit toute sa fierté lorsque ses pensées lui rappelèrent son échange précédent avec les forces armées du M.E.G. Nari a refusé la mise en place d'un échange de matériel militaire et pour Karl, ils n'ont accepté que la récupération d'armes à feux chez les civils. Pas chez les corrompus1 ni les entités. Mais ! Ils ont tous les deux acceptés de laisser la confection et la réparation d'armes à feux à Thanatos. Intéressant, non ?

Le sang d'Iris l'envahissait jusqu'à briller à travers ses orbites oculaires. Ses mains se serrèrent autour de sa boisson, faisant craqueler le verre fragilisé par le temps. Mirano détacha son regard vers la taille d'Iris où un pistolet était accroché à sa ceinture, sa sécurité désenclenchée. Il se repositionna soigneusement vers la discussion pour ne rien laisser paraître, il se sentit toutefois rassuré par la non-réaction léthargique d'Arianne.

— Iris… tu sais très bien que les dirigeants de Nari et Karl sont des incompétents nonchalants ! Il était à prévoir qu'ils refuseraient ta proposition, ils ne voient pas plus loin que le bout de leur canon… Sans vouloir te vexer Mirano ! Un rire gêné conclut la réponse infructueuse de Aurore à Iris, malgré le bon vivant de Aurore, il lui était toujours difficile d'annoncer les mauvaises nouvelles, surtout les très mauvaises.

— Oh non, tu ne me vexes pas, je te rejoins même. Mirano se permit une petite pique à ses collègues, ce n'est pas lui qui avait évoqué le sujet pensa-t-il pragmatique. Toutefois… Ce n'est pas à eux d'accepter ou de refuser les accords avec d'autres groupes. Si vous le souhaitez, je peux récupérer le dossier et essayer de trouver une sorte de… compromis ? Je sais parler aux bonnes personnes. Mais je ne fais rien gratuitement, qu'en pensez-vous Madame Tziek ?

— Hmm… Les mains d'Iris libérèrent le café de leur emprise. En voulant reprendre une gorgée, elle se rendit compte qu'il était déjà vide et grommela avant de reprendre. Aurore te fait confiance, tu ne fais pas peur à Arianne et j'ai déjà travaillé avec toi par le passé. Je n'ai aucune raison de ne pas te croire. Mais, que veux-tu en échange exactement ?

Mirano fut désorienté par le tutoiement d'Iris, mais cela confirma les rumeurs et sa précédente expérience avec elle. Elle n'avait que faire des politesses ou des coutumes. Elle représentait la survie avide et sans but de l'humanité, un élément nécessaire dans un groupe de désespérés. Mirano reprit ses esprits ainsi que ses tripes, pointant du doigt l'arme à feu de l'opératrice.

— Votre 9mm.

— Quoi ?

— Votre arme de service, Madame Iris.

— À quoi cela peut bien te servir, le « Chef d'Opérations » ?

— Vous… Mirano hésita mais sa bouche ne put se retenir. Vous avez déjà entendu parler du pauvre Charlie, celui de l'équipe Hermès ? Ce dernier qui sombra dans la démence, seul, dans un immeuble grisâtre et sale. Les pauvres inconnus du Piège ? Morts brutalement ou à l'agonie, enfermés dans un enfer de béton jusqu'à y mourir de faim - de fatigue - et de froid. Ou tous ces autres inconnus au bataillon, en train de sombrer peu à peu dans l’insanité, auxquels on arrache leur humanité de force, sans droit. Vous comprenez Madame Tziak ? Je veux pouvoir choisir ma mort et le M.E.G ne m'en offre pas la possibilité. Et je suis un lâche, un couteau ne fera pas l'affaire.

Tout en écoutant les divagations lunatiques de Mirano, les mains d'Iris se dirigèrent lentement vers sa ceinture. Les conséquences de son action future transperçant sa boîte crânienne. Elle enclencha la sécurité de l'arme, vidant au passage le chargeur, tout ça avec ses mains de fées sous la table en bois faite main par le serveur de l'échoppe. Une sorte de tension onirique envahit la table à base de "Et si ?", toutefois les expressions dilatées reprirent vigueur lorsqu’Iris déposa son arme sur la table avec un petit sourire au coin de la bouche.

— Hahaha !… T'es un marrant toi, j'avais déjà compris que t'avais un grain dans le crâne la dernière fois mais là, c'est audacieux de ta part. Je te la laisse mais fais-y gaffe, c'est l'une de mes préférées. Prépares toi à me revoir très bientôt pour vérifier l'avancée de notre arrangement.

— La porte de mon bureau est grande ouverte. Je prendrai soin de ce bijou, promis. Un travail ardu m'attend mais ce joyau est une belle trouvaille. Enonça-t-il d'un air d'illuminé pendant qu'il baladait l'arme à travers ses mains, caressée par ses doigts frileux habitués à taper sur un clavier poussiéreux.

L'échoppier arriva à son tour pour venir nettoyer la table et resservir ses clients mais il fut coupé net dans son élan lorsqu'il vit un certain objet être manié de manière approximative par le senior de la table. Le serveur s'amusait à écouter la conversation de loin pour suivre ce divertissement rare et limpide. Même si Monsieur Mirano possédait la carrure d'un homme de compétence, celle d'un quadragénaire aux cheveux grisonnants, le voir jouer avec une arme lui fit oublier tout cela. Un demi-tour sur lui-même et le voilà déjà reparti à son échoppe, scrutant toujours les quatre personnages. La radio d’Aurore lâcha subitement un enchaînement de mots dans un grésillement chaotique.

— Aurore… Nyx et- Vous attendent- Bougez-vous.

— Oh ! Le devoir m'appelle les amis, on dirait que Caleb a besoin de moi sur l'affaire Nyx. Mirano, je te laisse payer à ma place, je te rembourserai plus tard ! Et Arianne, on se donne rendez-vous après-demain sur ta fréquence pour parler Numérification ?

— Toujours à me mettre ton ardoise sur le dos mon cher… Bonne mission.

— Ouai euuh… Normalement j'ai rien de prévu, fréquence habituelle ok. Si je réponds pas, envoie un message ou demande à 3-FR.

— Bye Aurore !

Aurore Adelot boutonna son costume 3 pièces et s'en alla, la radio en main, débagoulant nombre de mots insensés pour un nouveau-venu des Backrooms. La discussion reprit avec ferveur. Les histoires diplomatiques de Monsieur Mirano faisaient un certain effet à Arianne, mélancolique de ses études. Le 9mm à la ceinture de Monsieur Mirano. les tasses de café disparurent et des verres d'eau les remplacèrent. Le Niveau 11 ne possède pas de temps nycthémère, la fatigue fut donc le signe d'arrêt de cette rencontre amicale avec une once d'ésotérisme.

— La base Omega ? Ma base actuelle ? C'est vous qui avez aidé au nettoyage de la zone de ces origamis en papier ? On dirait que je vous en dois beaucoup, Madame Tziek. Un petit sourire se dessina sur le visage glacial et manichéen de Mirano.

— Mais de rien ! Tu sais- ça ne m'étonne pas que tu n'aies pas entendu parler de cette histoire. Le M.E.G. Elle épella chaque lettre. Vous aimez vous accaparer la gloire et vous faire passer pour des héros… La subtile colère d'Iris disparu lorsque la tête d'Arianne flancha sur les épaules d'Iris, les confondant avec un coussin réchauffant. Arianne ? Tu t'endors ?

— Hein- ?! Quoi ? Ah… Ouai… Désolée. Ça fait combien de temps qu'on discute ici ? La Diplomate sortit un appareil portable, vérifiant l'heure. Trois heures !? J'ai rien vu passer, je crois que je vais retourner dans ma chambre.

— Quel est l'instrument que vous venez de sortir de votre poche, Madame Elster ? Les yeux de Mirano analysaient l'outil sorti.

— Ah ? ça ? Ce n'est rien haha… Juste un jouet de rien du tout qui donne l'heure ! Arianne ment très mal, même le serveur depuis son échoppe ne la prit pas.

— Intéressant… Vous ressemblez plus à une ingénieure qu'à une diplomate avec tous ses "jouets".

— Je suis censé le prendre comment… ? Questionna Arianne un peu vexée.

— Comme vous le souhaitez, mais Tziek a raison, vous semblez fatiguée. Et moi de même, je vais donc vous dire à une prochaine. Iris, je vous attendrai pour mes cours de tir.

— Affirmatif.

— Bye bye Monsieur Mirano !

L'homme se leva en plusieurs temps, il sortit d'une poche cachée un petit ticket avec le logo du M.E.G. incrusté et la déposa machinalement sur la table. Son dernier regard sembla plus éclatant que le premier, ce café sera sûrement d'une importance capitale à l'avenir, pensa-t-il, tout en étant une conclusion à l'affaire des Screamers et de la Diplomate. Le 9mm à sa ceinture lui offrit aussi une certaine confiance à partir de maintenant, un simple bout de plastique peut changer le cours d'une histoire. Le serveur arriva humblement, récupéra le ticket en l'admirant puis fit un sourire aux deux femmes restantes.

— C'est offert pour vous et votre ami, Madame Arianne. Ce fut un plaisir, j'espère vous revoir bientôt.

— Euuh… Merci… Et assurément je reviendrais ici, le café était exquis.

— Ouais, ça va devenir notre café préféré je pense. Iris parlait à la place d'Arianne, comme une grande sœur. J'ai même une idée de nom. Vous avez déjà visité le Café Des Négociants à Marrakech ? Ça serait un nom assez cool.

— Hmm… Le Café Des Négociants ? C'est un beau nom…


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